Perspectives des apprenants de la traduction par rapport aux valeurs sémantiques et | January 2015 | Translation Journal

January 2015 Issue

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Perspectives des apprenants de la traduction par rapport aux valeurs sémantiques et

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Résumé

Les défis que pose la traduction à ceux qui traduisent m’ont toujours intéressé depuis que j’y ai consacré un article (Igwe 2005) dans lequel j’ai exploré les nombreux défis de l’exercice, des outils, et de la traduction elle-même. Cet intérêt est surtout car, dans le cadre de la traduction interprétative, celui qui traduit ne traduit pas seulement les mots et les acceptions de ceux-ci. Il traduit aussi toute une culture et des références sémantiques qui s’expriment par la langue. Pour cette raison, la traduction n’est jamais un exercice linaire et machinal basé sur la recherche des équivalents morphologiques. Elle requiert une bonne compréhension et une connaissance approfondie de la culture de départ aussi bien que la culture cible, et certes, il existe de petites nuances et influences socioculturelles qui posent problèmes, surtout aux apprenants de la traduction, qui, souvent, manquent le niveau adéquat de compétence. Dans cette étude, du point de vue des apprenants, nous revisitons les difficultés de la traduction qui relèvent des valeurs référentielles et esthétiques du texte.

1. Introduction

Les problèmes et les techniques de la traduction font l’objet de plusieurs études. Ils préoccupent les traducteurs et les théoriciens jusqu’à ce jours, et font même l’objet des études allant de Mounin (1963) jusqu’à celles qui sont plus récentes telles que Terré (1986) et Danbaba (2011). Notre approche à ces sujets se distingue en ce que dans un cours de troisième année offert dans le cadre théorique de la traduction interprétative (Seleskovitch et Lederer 1984; Herbulot 2004), nous avons fourni une douzaine de textes sélectionnés en fonction de leurs intérêts thématiques et de leurs richesses lexicales et sémantiques à une trentaine d’étudiants. Nous leur avons demandé d’en traduire six du français vers l’anglais et six de l’anglais vers le français. Ayant étudié les théories, problèmes et techniques de la traduction, nous leur avons demandé aussi de repérer toutes les difficultés relevant de ces textes-là et comment ils sont arrivés à les traduire.

Certes, les défis auxquels font face les traducteurs sont nombreux. Il ne manque pas d’ailleurs de solutions et de techniques permettant de surmonter les maintes problèmes de la traduction. Quelques-unes des questions au centre de notre réflexion est la suivante : Les difficultés de la traduction relevant des valeurs référentielles, esthétiques et culturelles des textes de départ existent-elles vraiment? Et les apprentis de la traduction vivent-ils ces difficultés de la même façon que toutes les autres catégories de traducteurs? Sinon, qu’est-ce qui explique la différence? Dans cet article, du point de vue de ces apprenants de la traduction, nous revisitons quelques-uns parmi les nombreux problèmes de la traduction auxquels ont fait face nos étudiants. Nous verrons les perspectives des apprenants par rapport à la traduction des expressions idiomatiques, des emprunts, des éléments spécifiques à la culture de départ, des allusions, entre autres.

2. Les expressions idiomatiques

L’un des aspects de la traduction qui ont présenté d’énormes difficultés aux apprenants est la traduction des expressions idiomatiques, des expressions figées et des expressions figurées. Ruiz Quemoun en dit que

Apprendre une langue, c’est s’approprier non seulement des éléments minimums mais aussi de la richesse de sa phraséologie. Or, saisir le sens d’une expression figée demande une certaine aisance de la langue du sujet parlant, aussi bien dans la langue source que dans la langue cible (Ruiz Quemoun 2007 : 181).

Les expressions idiomatiques posent grands problèmes pour plusieurs raisons. Les expériences personnelles et les compétences langagières ont une influence remarquable sur les choix et la façon dont un traducteur donné résout les problèmes de la traduction. Souvent, les traducteurs apportent leurs propres perceptions à leur travail, ainsi, la perception des apprenants à ces grandes questions de la traduction attire-t-elle attention. Par exemple, si le traducteur ne connait pas l’expression dans la langue de départ et/ou dans la langue d’arrivée, il aura une grande difficulté à la comprendre.

Au Canada, de nos jours, les expressions idiomatiques s’utilisent de moins en moins dans la communication en anglais aussi bien qu’en français. Et quand nous avons dit à nos apprenants « mais l’anglais est votre langue maternelle », ils nous ont tous répondu qu’ils ne connaissaient pas ces expressions-là. Pour le besoin de la communication professionnelle, la recherche de la clarté et la précision, et la désambigüisation de la parole, les Canadiens utilisent de moins en moins les expressions idiomatiques/figurées dans la langue courante.

La plupart des universitaires d’aujourd’hui sont très bien branchés à la technologie et à l’internet. La plupart des téléphones portables, des tablettes et des ordinateurs portables qui les accompagnent aux cours fournissent un accès facile à l’internet et aux diverses machines de traduction automatique. Ils peuvent facilement accéder à une gamme de dictionnaires électroniques à accès gratuit. Malgré cet accès facile et rapide à une gamme d’informations, de ressources langagières et de traduction, une grande difficulté provient des expressions qui sont souvent vieilles et par la suite difficiles à trouver. L’emploi figuratif de l’expression biblique Israelites’ journey, ou encore d’autres expressions idiomatiques telles que rira bien qui rira le dernier, to live like cats and dogs, to kick the bucket et to be the apple of one’s eyes en constituent des exemples.

Comme on peut constater dans Igwe (2005), souvent, la traduction mot-à-mot fournie par certains outils que l’on trouve en ligne s’avère difficile à comprendre. Cependant, certaines collocations et faux amis posent problème en ce que les apprenants recourent à la traduction littérale qui produit des variantes calquées directement sur les expressions de la langue de départ. Ainsi, bon nombre d’étudiants ont-ils traduit global terrorism trouvé dans l’un des textes par terrorisme global au lieu de terrorisme mondial.

Comment un apprenant de la traduction se débrouillera-t-il devant un nouveau concept qui n’existe pas encore, ou qui vient d’être introduit dans la langue d’arrivée? Parfois, on trouve un mot ou un groupe de mots qu’on ne peut pas traduire directement, car « in extreme cases, where linguistic and cultural materials are inextricably blended, no very close equivalent is available » (Armstrong 2005 : 44). Dans ce cas, il faut parfois emprunter le mot de la langue de départ, et ajouter une explication. Quelques exemples seraient les termes du terrorisme formés par la lexicalisation à partir du mot arabe Al-Qaïda (mouvement Al-Qaïda, leadeur d’Al-Qaïda, groupe terroriste Al-Qaïda, etc.) où un des unités est emprunté à une langue étrangère ou obtenu par la romanisation. L’autre option est de trouver une équivalence dans la culture cible, qui exprime à peu près la même idée. Cela est une tâche difficile car, souvent, les apprenants éprouvent de la difficulté à transmettre l’idée originale d’une façon juste, ce qui nous ramène à la grande question de la fidélité en traduction. À qui le traducteur doit-il être fidèle? À l’auteur ou à son public? À la culture de départ ou à la culture cible?

Selon Lappin-Fortin (2010 : 1), il faut une bonne compréhension du texte de départ pour produire une bonne traduction. D’ailleurs, comment peut-on traduire ce qu’on ne comprend pas? Un autre défi auquel font face nos apprenants demeure celui de l’appréciation des contextes d’utilisation des mots. Ils manquent souvent une compréhension approfondie des nuances et d’autres valeurs sémantiques qui relèvent d’une différence culturelle entre la langue de départ et la langue cible. Comme les machines de traduction automatique qu’ils utilisent, leur première tentation vers la traduction mot-à-mot rend le produit final un peu médiocre et, souvent, il s’avère une trahison, car la fidélité n’est léguée ni à l’auteur ni au destinataire.

3. Les valeurs référentielles du texte

Les allusions et les références culturelles sont un autre aspect de la traduction qui pose problèmes aux apprenants car, selon Leppihalme (1997 : 4) « allusions require a high degree of biculturalisation of receivers in order to be understood across a cultural barrier ». Souvent, les allusions requièrent qu’une idée inexistante dans l’autre culture soit transmise. Les allusions peuvent être un nom propre, qui fait référence à quelqu’un de bien connu, comme un politicien ou une vedette. Si la personne impliquée dans l’allusion n’est pas connue dans la culture d’arrivée ou par l’apprenant, c’est possible que l’apprenant ait besoin de l’expliquer, ou au moins de le comprendre lui-même avant de l’expliquer. L’une des techniques de traduire les allusions demeure l’adaptation, là où le traducteur remplace les figures et/ou images par d’autres figures et/ou images similaires dans la culture cible.

Même pour les traducteurs chevronnés, c’est souvent difficile de trouver une figure ou image qui incarne toutes les connotations véhiculées par le texte de départ. Il est deux fois plus difficile pour un traducteur moins expérimenté dont les connaissances langagières et culturelles, et surtout le bagage lexical ne sont pas aussi exhaustifs. Dans l’illustration de Lappin-Fortin (2010 : 4), le mot familier beauf est tout à fait inoffensif lorsqu’il désigne le mari d’une sœur, comme troncation de beau-frère, mais ailleurs, il porte une valeur péjorative de « borne », « étroit d’esprit », et s’emploie pour décrire un certain stéréotype du « petit Français moyen ». Les apprenants auront du mal à trouver une traduction approximative en anglais.

Le texte de départ peut comporter des connotations, soit négatives, soit positives, qui sont attachées aux mots et qui peuvent être difficiles à reconnaitre. La connotation est très complexe, car dans les mots d’Armstrong (2005 : 70), elle est « subjective and can be influenced by many factors ». De plus, les connotations ne sont pas uniques pour une langue donnée, mais varient d’une région à une autre. Un mot peut avoir une connotation négative pour un Français mais pas pour un Québécois. Pour cette raison, c’est essentiel de s’assurer que le texte traduit est bien adapté à la culture cible.

4. Les valeurs esthétiques et culturelles du texte

Avec toutes ces difficultés, ce n’est pas étonnant qu’un traducteur apporte son propre point de vue à un texte. Souvent, un traducteur est influencé par sa propre culture quand il traduit un texte. C’est pour cette raison qu’il est recommandé de traduire vers sa première langue, celle dans laquelle le traducteur est plus à l’aise. Autrement dit, même si on le fait par inadvertance, parfois la culture dans laquelle on vit peut influencer la perception que l’on peut se construire par rapport à la culture dans laquelle le texte de départ est fondé. On ne peut jamais traduire sans influence de la culture, car, dans les mots de Faiq,

the two fundamental components of translation are culture and language. Because it brings the two together, translation is by necessity a multi-faceted, multi-problematic process with different manifestations, realizations and ramifications (Faiq 2008 : 35).

L’un des aspects intéressants de la traduction est la détermination de la typologie du texte. S’agit-il d’un texte littéraire, technique, publicitaire, etc? Pour Lappin-Fortin (2010 : 4), il est essentiel d’identifier le style du texte à traduire afin de savoir quelle fonction importe le plus : fonction référentielle? Fonction esthétique? Incitative? (selon les termes de Roman Jakobson). Nos apprenants ont eu du mal à déterminer s’il faut reproduire un style concis ou bien des éléments ludiques. Du point de vue des niveaux de langue, pour mieux représenter les caractéristiques stylistiques d’un texte, il faut déterminer si le texte de départ se situe au niveau soutenu, courant, familier ou populaire. Le choix du niveau de langue pose grands problèmes aux apprenants, car, selon Lappin-Fortin,

Un mot familier en LD n’est pas nécessairement traduit par un mot familier en LA (bagnole, bouquin, boulot, bosser, bouffer relèvent du registre familier en français mais se traduisent par des mots anglais tout à fait courants car, book, work, eat) (Lappin-Fortin 2010 : 4).

Cependant, la présence de mots familiers et d’autres marqueurs textuels permettent de déterminer le niveau de langue.

5. Conclusion

Dans un cours de traduction de troisième année, les apprenants de la traduction qui ont été initiés aux théories et procédés de la traduction sont appelés à traduire un nombre de textes sélectionnés pour leurs intérêts thématiques et stylistiques, le but étant de les initier à repérer les problèmes de la traduction, à y trouver des solutions et à expliquer leurs choix. Cette étude basée sur les commentaires de ces apprenants soutient le fait que la traduction n’est pas un exercice machinal basé sur le remplacement des mots d’un texte de départ par leurs équivalents exacts dans un texte d’arrivée. La traduction est beaucoup plus complexe que cela et elle demande un niveau adéquat de savoir-faire et de compétence dans les deux langues, lesquelles ne peuvent en aucun sens être dissociées de la culture. Il y a tellement de choix à faire comme traducteur et il y a tellement de complexités, ce qui fait que, souvent, deux personnes ne traduisent pas le même texte de la même façon. La traduction présente plusieurs défis, et pour nos apprenants, les expressions idiomatiques, les idées et concepts qui n’existent pas de façon égale dans toutes les cultures, les allusions, et les fonctions référentielles et esthétiques des textes demeurent source de difficultés. La culture joue un grand rôle dans la construction de la perception et notre propre culture peut influencer le résultat de notre traduction, et par la suite le traducteur est appelé à partager par l’adaptation sa fidélité entre le monde de son auteur et celui de son destinataire.

Références

Armstrong, Nigel. 2005. Translation, Linguistics, Culture: A French-English Handbook. Clevedon: Multilingual Matters Ltd.
Danbaba, Ibrahim. 2011. « Les problèmes pratiques de la traduction littéraire : le cas de la traduction en français de Magana Jari Ce ». Synergies Afrique Centrale et de l’Ouest, no 4, pp. 93-100.
Faiq, Said. 2008. “Culural Misrepresentation through Translation.” Journal of Language & Translation, vol 9, no 2, pp. 31-48.
Herbulot, Florence. 2004. « La théorie interprétative ou théorie du sens : point de vue d'une praticienne ». Meta, vol 49, no 2, pp. 307-315.
Igwe, Chidi. 2005. « La traduction automatique par opposition à la théorie interprétative : analyse d’un corpus de productions réelles ». Translation Journal, vol 9, no 4, http://translationjournal.net/journal/34mt.htm.
Lappin-Fortin, Kerry. 2010. Traduire? Avec plaisir! Toronto : Canadian Scholars’ Press Inc.
Leppihalme, Ritva. 1997. Culture Bumps: An Empirical Approach to the Translation of Allusions. Clevedon: Multilingual Matters Ltd.
Mounin, Georges. 1963. Les problèmes théoriques de la traduction. éd Gallimard. Paris : Bibliothèque des Idées.
Ruiz Quemoun, Fernande. 2007. « Les expressions idiomatiques, tributaires de la notion de figement ». Les expressions figées en didactique des langues étrangères. González Rey, María Isabel (Dir.). Cortil-Wodon: EME & InterCommunications S.P.R.L., pp.181-199.
Seleskovitch, Danica et Marianne Lederer. 1984. Interpréter pour traduire. Paris : Didier Érudition.
Terré, François. 1986. « Brèves notes sur les problèmes de la traduction juridique ». Revue internationale de droit comparé, vol 38, no 2, pp. 347-350.

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